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Cette semaine, cap sur le Brésil, où se joue l’une des élections les plus suivies de l’année. Le 4 octobre, plus de 150 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes pour désigner leur président, leurs gouverneurs et leurs parlementaires. Le second tour aura lieu le 25 octobre.
Comme en 2022, Lula affronte le camp Bolsonaro. Mais ce n’est plus Jair Bolsonaro, président entre 2019 et 2022, qui porte ses couleurs : condamné à 27 ans de prison pour avoir tenté de renverser Lula après sa défaite en 2023, c’est son fiston Flávio qui tente de lui succéder.
Au premier tour, Flávio Bolsonaro est arrivé en tête avec 47 % des voix, devant Lula (45 %), que les sondages donnaient pourtant favori jusqu’à la veille. Le candidat d’extrême droite, soutenu par Trump, aborde donc le second tour en position de force.
Ce scrutin dépasse largement les frontières du Brésil. Première puissance d’Amérique latine, le pays est devenu un terrain d’affrontement entre les États-Unis de Donald Trump, décidés à reprendre la main sur le continent, et la Chine, dont il dépend désormais pour une grande partie de son commerce.
Tous les vendredis, des récapitulatifs approfondis et visuels pensés pour comprendre les enjeux contemporains :
Au programme
1. Histoire de la politique brésilienne contemporaine
L’histoire du Brésil mène à ce duel entre Lula et Flávio Bolsonaro.
- Depuis le milieu du XXe siècle, deux projets se disputent le Brésil. Le premier, porté par Getúlio Vargas puis par Lula, fait de l’État le moteur du développement. Getúlio Vargas (Président entre 1930-1945 puis entre 1950 et 1954) crée Petrobras, 1ère entreprise du pays, d'extraction, de raffinage, de transport de pétrole. Il finance l’industrie, redistribue les richesses et cherche à préserver l’autonomie face aux grandes puissances. Le second, libéral et conservateur, s’appuie sur l’armée, les élites agraires et souvent sur Washington.
- Cette histoire est aussi celle d’une économie suspendue aux matières premières. Le boom des années 2000, nourri par l’appétit chinois pour le soja, le fer et le pétrole, finance les programmes sociaux de Lula et fait de Pékin le premier client du Brésil dès 2009.
- La corruption, enfin, traverse toute la vie politique brésilienne. Fernando Collor, premier président élu au suffrage direct depuis la dictature, est chassé du pouvoir en 1992. Le premier mandat de Lula est terni par le mensalão, un système d’achat de votes au Congrès. Puis l’enquête Lava Jato met au jour un vaste réseau de pots-de-vin. Elle envoie Lula en prison et ouvre la voie à l’élection de Jair Bolsonaro en 2018, avant que la Cour suprême n’annule les condamnations. La campagne de 2026 n’échappe pas à la règle. Le scandale de la banque Master, une fraude financière massive, a éclaboussé jusqu’au juge Alexandre de Moraes, celui-là même qui a condamné Jair Bolsonaro en 2025. Flávio Bolsonaro est lui-même visé par une enquête pour corruption et blanchiment dans ce dossier. Ces affaires à répétition nourrissent une défiance profonde envers la classe politique.
2. Lula vs Bolsonaro
Ces deux visions héritées de l’histoire s’incarnent aujourd’hui dans les deux finalistes. Lula défend un État interventionniste et un Brésil non aligné. Flávio Bolsonaro prône le libre marché, la défense des valeurs chrétiennes et une proximité assumée avec Donald Trump.
Cette opposition ne se limite pas aux programmes, elle divise l’électorat avec une netteté rare. C’est ce que révèle une étude de l’institut Cluster17, relayée par Le Grand Continent à la veille du premier tour, qui a soumis trente propositions à 3 546 Brésiliens. Leurs opinions sur des sujets pourtant très différents vont presque toujours de pair. Un électeur conservateur sur l’avortement sera, dans la grande majorité des cas, aussi favorable aux privatisations, au port d’armes et à un rapprochement avec Washington. À l’inverse, celui qui défend les droits des minorités soutiendra le plus souvent la redistribution, la protection de l’Amazonie et les BRICS. Rares sont les sujets qui brouillent cette frontière, de sorte que la société se partage entre deux visions du monde cohérentes et opposées. Les deux camps pèsent presque autant l’un que l’autre (51 % contre 49 %), et douze des seize groupes identifiés par l’étude votent de façon quasi unanime pour l’un des candidats. Pour la troisième élection d’affilée, le duel oppose le Parti des travailleurs au bolsonarisme, et chacun des deux candidats est rejeté par 45 % des électeurs.
Rappel : C’est quoi les BRICS ?
Ce terme est inventé par Jim O’Neill, économiste chez Goldman Sachs en 2001 (à l’époque BRIC) pour désigner les quatre pays émergents (Brésil, Russie, Inde, Chine) qui allaient devenir des moteurs majeurs de l’économie mondiale au 21ème siècle. Les quatre pays deviennent un véritable groupe politique en 2006 lorsqu’ils se réunissent en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. Ralliés par l’Afrique du Sud en 2011, et représentant aujourd’hui 35% du PIB mondial et 3.6 milliards de personnes (45% de la population mondiale), ce groupe a pour objectif de défendre les intérêts du Sud Global et de concurrencer le G7. Concrètement, ils essaient d’abord de contrer le dollars comme devise de référence - la Russie et l’Iran utilisent déjà d’ailleurs majoritairement le yuan depuis les sanctions occidentales. Les BRICS+ veulent aussi favoriser le développement des pays émergents, comme en témoigne la création de la Nouvelle Banque au Développement en 2014, dont le siège est à Shanghai et qui finance des projets d’infrastructures. Ils organisent finalement des groupes de travail sur des sujets d’intérêts partagés allant de la sécurité énergétique à la santé, au réchauffement climatique et au transfert de technologie. En 2024, l’Ethiopie, l’Iran, les Emirats Arabes Unis et l’Egypte rejoignent les BRICS.
3. Flávio Bolsonaro : la victoire de la doctrine « Donroe » ?
En 1823, le président James Monroe proclame que les puissances européennes ne doivent plus intervenir dans les Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Derrière cette solidarité affichée se dessine une prétention à l’hégémonie sur l’ensemble du continent, Amérique du Sud comprise, que Theodore Roosevelt assume en 1904 en faisant des États-Unis la « police internationale » de l’hémisphère.
Pendant la guerre froide, la doctrine se tourne contre le communisme, et le Brésil en fait l’expérience. Sous John F. Kennedy, Washington juge João Goulart trop proche de la gauche. Des fonds américains financent ses adversaires aux législatives de 1962, et l’aide au développement est réservée aux gouverneurs hostiles au président. Son successeur, Lyndon B. Johnson, franchit le pas en 1964. Il fait préparer une flotte prête à appuyer les putschistes et félicite le nouveau pouvoir alors que Goulart n’a pas encore quitté le pays.
Dans sa National Security Strategy, publiée en novembre 2025, l’administration Trump remet la doctrine au goût du jour avec un « corollaire Trump », rebaptisé depuis « doctrine Donroe ». Il s’agit de protéger l’hémisphère occidental de toute « incursion étrangère hostile », autrement dit de la Chine. La capture de Nicolás Maduro par les forces américaines en janvier 2026 en a donné la traduction la plus spectaculaire. Washington peut aussi compter sur un continent qui a largement basculé à droite ces dernières années, et sur des dirigeants qui revendiquent leur proximité avec Trump, de Nayib Bukele au Salvador à Javier Milei en Argentine. Le Brésil, plus grand pays de la région et premier partenaire de la Chine en Amérique latine, reste avec le Mexique l’un des derniers bastions de la gauche.
Trump n’a pas ménagé ses efforts pour peser sur le pays. À l’été 2025, il impose 50 % de droits de douane aux produits brésiliens et sanctionne le juge Moraes, qui a condamné son allié et ami Jair Bolsonaro. Ces mesures doivent beaucoup au lobbying d’Eduardo Bolsonaro, troisième fils de l’ancien président. Le député a renoncé à son mandat en mars 2025 pour s’installer au Texas et réclamer ces sanctions. Condamné pour cela à quatre ans de prison au Brésil, il échappe à sa peine grâce à la résidence permanente que lui ont accordée les États-Unis. Toute la famille est dans le coup.
Après un rapprochement avec Lula, Trump lève les surtaxes en novembre 2025, mais la trêve tourne court avec la candidature de Flávio. En mai 2026, deux jours après l’avoir reçu dans le Bureau ovale, Washington classe les deux principales organisations criminelles brésiliennes comme « terroristes », une décision qui fait craindre une intervention comparable à celle du Venezuela mais qui reste peu probable selon les analyses étant donné le poids géopolitique du Brésil.
Lula a fait de cette ingérence un argument de campagne, lançant à la tribune de l’ONU que « le Brésil n’est l’arrière-cour de personne ». Une victoire de Flávio Bolsonaro achèverait de ranger l’Amérique latine sous la bannière de Washington.
4. Les réalités géoéconomiques du Brésil
Quel que soit le vainqueur, il devra composer avec une réalité économique que les deux camps préfèrent taire en campagne.
- L’emprise de la Chine. Premier partenaire commercial du Brésil depuis 2009, la Chine a vu son poids exploser en dix ans. Les exportations brésiliennes vers Pékin sont passées de 35,6 à 100 milliards de dollars, soit près de 29 % du total, autant que les sept clients suivants réunis. La Chine achète le soja, le pétrole et le minerai de fer brésiliens, et fournit en retour un quart des importations du pays, en particulier des machines, de l’électronique et des véhicules. Que Lula poursuive sa ligne de non-alignement ou que Flávio Bolsonaro reprenne le discours anti-chinois de Trump, le prochain président n’aura d’autre choix que de s’entendre avec Pékin.
- La contradiction de Flávio Bolsonaro. Le bolsonarisme puise une grande partie de ses voix dans les régions agricoles, dont la prospérité repose sur la Chine. Pékin absorbe environ 70 % du soja brésilien, et aucun autre client ne peut acheter de tels volumes. Or le principal concurrent du Brésil sur ce marché est l’allié revendiqué de la famille Bolsonaro : Les États-Unis. Ils assurent 30 % des exportations mondiales de soja, contre 57 % pour le Brésil, et Trump a obtenu fin 2025 que la Chine recommence à acheter du soja américain. Le candidat d’extrême droite ne pourra pas à la fois servir l’agro-industrie et mener une guerre idéologique contre son premier client.
- La contradiction de Lula. Lula présente la Chine comme un partenaire et un modèle de développement piloté par l’État. Son programme vise à réindustrialiser un pays où l’industrie pèse que 12 % du PIB, dans les secteurs mêmes où Pékin domine. Machines, matériel électrique et véhicules représentent plus du tiers des importations brésiliennes. Le constructeur chinois BYD produit désormais des voitures électriques dans une ancienne usine Ford de Bahia, et le gouvernement a dû rétablir des droits de douane sur les véhicules électriques et ouvrir des enquêtes antidumping. Le Brésil de Lula a besoin du marché chinois tout en devant se protéger de ses entreprises.
Le second tour du 25 octobre opposera deux candidats que sépare, dans un pays coupé en deux et sous le regard insistant de Washington. Pourtant, quel que soit le vainqueur, sa marge de manœuvre sera plus étroite que ne le laissent croire les discours de campagne. Flávio Bolsonaro ne pourra pas s’aligner sur Trump sans fragiliser l’agro-industrie qui l’a porté. Lula ne pourra pas réindustrialiser le pays sans se heurter à la Chine qu’il présente comme un partenaire.
Pour l’Europe, l’enjeu n’a rien d’anecdotique. L’accord entre l’Union européenne et le Mercosur, appliqué à titre provisoire depuis le 1er mai, fait du Brésil un partenaire clé pour diversifier ses approvisionnements et desserrer sa propre dépendance à Pékin comme à Washington. Reste à savoir si le futur président cherchera dans l’Europe une troisième voie, ou s’il finira par choisir son camp.
Reco Culture
Je suis toujours là, le film de Walter Salles, sorti en 2024, nominé aux Oscars en 2025, nous plonge dans le Brésil des années 60 et 70 et nous raconte l’histoire vraie de la famille de Rubens Paiva, ex-député de gauche enlevé et assassiné en 1971 par la dictature militaire. Véritable phénomène au Brésil, 3,5 millions de spectateurs l’ont découvert en salle après 4 ans de mandat du Président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Je recommande !
Sources
- Au Brésil, une campagne présidentielle morne et un scrutin très incertain dans l’ombre de l’ingérence des Etats-Unis. Le Monde. 4 octobre 2026
- Au Brésil, le lobbying des Bolsonaro à Washington alimente les craintes d’ingérence étrangère dans l’élection présidentielle. Le Monde. 21 septembre 2026
- Flavio Bolsonaro crée la surprise et remporte le premier tour au Brésil. Conflits. 5 octobre 2026
- Flavio Bolsonaro crée la surprise en devançant Lula, le Brésil ira au second tour. Le Petit Journal (AFP). 5 octobre 2026
- Entre Lula et Bolsonaro le Brésil est nettement divisé en deux. Jean-Yves Dormagen et Stéphane Fournier (Cluster17). Le Grand Continent. 3 octobre 2026
- Le mensonge qui unit Lula et Bolsonaro. Monica de Bolle. Le Grand Continent. 30 juin 2026
- Guerre d’influence en Amérique latine. GeoContext. Février 2026
- National Security Strategy of the United States of America. Maison Blanche. Décembre 2025
- Donroe : le corollaire Trump à la doctrine Monroe. Le Grand Continent. Décembre 2025
- Géopolitique hémisphérique : comprendre la doctrine Trump. Le Grand Continent. Janvier 2026
- Pool reports du 3 janvier 2026 (conférence de presse de Mar-a-Lago). The American Presidency Project
- Brazil Marks 50th Anniversary of Military Coup. National Security Archive, dossier n° 465. Avril 2014
- Foreign Relations of the United States, 1964-1968, vol. XXXI, Brésil. Office of the Historian, Département d’État
- Exportations du Brésil vers la Chine. Trading Economics, d’après UN Comtrade
- Importations du Brésil depuis la Chine. Trading Economics, d’après UN Comtrade
- Exportations du Brésil vers les États-Unis. Trading Economics, d’après UN Comtrade
- Importations du Brésil depuis les États-Unis. Trading Economics, d’après UN Comtrade
- USDA, projection 2024/25 (soja)
- BigMint via GMK Center, 2024 (minerai de fer)
- ANP, Anuário Estatístico 2025, et MDIC via StoneX (pétrole)
- Brésil : plus dure sera la chute. Par Joao Augusto de Castro Neves et Bruno Reis. 2016. Politique étrangère.